L’America’s Cup aux sources de l’innovation

L’America’s Cup a toujours constitué un laboratoire d’excellence technologique pour la voile de compétition. Cette 33e édition a encore confi rmé ce fait, même si le gigantisme reste plus remarquable que les vraies avancées technologiques.

Texte ) Vincent Gillioz
Photos ) Thierry Martinez / Sea & Co Ainhoa Sanchez, Carlo Borlenghi

 

Éternel laboratoire d’excellence, l’America’s Cup a encore une fois bluffé le monde de la voile en présentant deux bombes technologiques quasi inimaginables il y a encore quelques années, même dans nos rêves les plus fous. Si l’aile rigide d’USA reste évidemment la démonstration la plus spectaculaire de cette édition d’anthologie, Alinghi 5 n’a pas manqué d’interpeller et d’inquiéter les navigateurs les plus audacieux de la planète. Personne n’a d’ailleurs été capable d’établir un pronostic sérieux sur le vainqueur avant la première rencontre des deux monstres, preuve de la qualité des innovations, tant côté Challenger que côté Defender. Il est cependant peu probable que tous les multicoques du Bol d’Or 2010 arborent une aile rigide. On imagine difficilement que les concurrents du prochain Fastnet soient équipés de jumelles laser permettant de voir la force et la direction du vent à 1000 mètres, ou encore que les Surprise du championnat suisse déversent le long de leurs carènes, au travers de fentes subtilement intégrées à la coque, un liquide visqueux - écologique - favorisant la glisse. Il n’est par contre pas exclu de voir fleurir ça et là, sur les bras de liaison ou poutres arrière des multicoques de compétition, des carénages canalisant les écoulements d’air, à l’instar de ce qui a été observé sur les deux géants de la Coupe. Le recours à cet artifice risque cependant de rester relativement anecdotique. 

 

Une histoire ponctuée de génie 

Pourtant, si l’on observe le parcours de l’Aiguière d’argent, on remarque sans surprise que tout ce qui constitue le quotidien de la plaisance et de la voile de compétition moderne est d’abord apparu sur des voiliers de l’America’s Cup. Jacques Taglang, spécialiste de cette régate mythique, ne tarit pas d’anecdotes sur les développements technologiques qui ont ponctué l’histoire de la course. « Déjà lors de la première édition en 1851, les Américains sont arrivés en Angleterre avec une goélette équipée de voiles en coton. Tous les voiliers du monde étaient alors dotés d’une garde-robe en chanvre qu’il fallait mouiller pour qu’elle soit étanche au vent », raconte l’écrivain. Ce dernier poursuit et énumère : « Les formes élancées de Reliance qui permettaient de rallonger la flottaison de plus de 10 mètres, l’utilisation du bronze puis de l’aluminium pour les coques et les gréements, le recours aux winchs, les répétiteurs d’informations sur le vent au poste de barre, les ordinateurs de bord... Toutes ces inventions sont d’abord passées par les voiliers de la Coupe avant d’être disponibles sur un marché plus conventionnel. » Toujours selon Taglang, l’apparition des 12mJI, puis des Class America a un peu freiné l’audace des concepteurs, les jauges étant trop contraignantes pour se permettre des extravagances. « C’est la course au large qui a pris le relai technologique de l’America’s Cup dans les années 80. » 

 

Une 33e pas si innovatrice que ça 

Cette 33e America’s Cup a-t-elle donc été une aubaine pour relancer un processus longtemps mis au ralenti par une jauge trop aboutie ? Pas si sûr! Et si les géants Alinghi 5 et USA sont effectivement hallucinants, c’est plus leur gigantisme qui interpelle que les nouveautés qu’ils affichent. L’aile rigide avait été vue lors de l’America’s Cup de 1988, ainsi que sur un des bateaux de Philippe Stern, sur le Léman. Les catamarans classe C qui disputent la petite Coupe de l’America en sont aussi dotés. 

Paul Cayard, interrogé sur la question en février à Valence, relève également qu’il n’observe rien de vraiment neuf. « Les ailes rigides sont connues et les traitements de carènes font partie de l’histoire de la régate. On en a vu de toutes sortes depuis des décennies », explique le célèbre navigateur américain. Et d’ajouter : « Comme la Formule 1’influence les voitures de tourisme, l’America’s Cup joue bien sûr un rôle prépondérant dans la plaisance, c’est évident ! Les textiles modernes utilisés dans les voiles et les cordages ne se seraient certainement pas développés de la sorte. Mais ce qu’on voit cette année ne va pas avoir de répercussions directes sur le bateau de Monsieur et Madame « Tout le monde ». Une aile rigide est bien trop complexe du point de vue de la manutention et de la logistique pour le grand public, même si son potentiel est exceptionnel. » 

Christian « Blumi » Scherrer, navigateur suisse engagé dans plusieurs éditions de la Coupe, est à peu près du même avis et ne voit pas, à Valence, d’innovations risquant d’inonder nos ports dans un avenir proche. « Un système laser permettant de voir le vent à distance présente bien sûr un intérêt, mais les règlements de course viendront rapidement interdire de tels joujoux, dans un souci de limitation des coûts. » Il faut dire que le système évoqué, utilisé par l’équipe de BMW Oracle, est proposé à 150 000 $ par la société Catch the Wind. 

 

Une révolution encore à venir 

Tout le monde semble donc s’accorder pour dire que cette 33e America’s Cup, malgré son caractère exceptionnel, n’est pas celle des grandes innovations, mais plutôt celle de la démesure. Alinghi 5 et USA vont certainement apporter beaucoup à la voile, mais de manière plus indirecte. Les deux équipes ont fait preuve d’une audace rarement observée, qui devrait se ressentir à d’autres niveaux. Les techniques de mise en œuvre et le savoir-faire en matière de composite a probablement beaucoup progressé. La prochaine révolution reste donc à venir, peut-être lors de la 34e édition…